Une ruelle de Đường Lâm bordée de murs en latérite et de maisons aux toits de tuiles.

Derrière la porte

Au début des années 2000, je suis allé à Đường Lâm avec deux voyageurs.

À cette époque, le village n’était pas encore pour moi une étape bien dessinée sur un programme. Je venais surtout voir, chercher, comprendre ce que l’on pouvait y découvrir.

Je me souviens d’une ruelle et d’un vieux portail en bois, fermé dans un mur de latérite.

Sur l’un des battants, il y avait une petite poignée de bois. Derrière le portail, elle était reliée à une longue ficelle qui permettait de faire sonner une cloche à l’intérieur de la propriété.

Dans certaines vieilles maisons de Đường Lâm, plusieurs dizaines de mètres peuvent séparer le portail de la maison principale.

J’ai tiré sur la poignée.

Au bout de la ficelle, quelque part derrière le mur, la cloche a sonné.

Puis nous avons attendu.

Je ne savais pas qui habitait là, ni qui allait venir nous ouvrir.

Après un moment, une vieille dame est apparue.

Nous avons échangé quelques mots. Elle était âgée, ses enfants étaient partis travailler. Dans le village, beaucoup de maisons étaient fermées. Les habitants travaillaient encore essentiellement dans les champs et, en pleine journée, il n’était pas toujours facile de savoir où entrer, à qui parler.

Nous avons continué.

Une pagode était plus simple : elle était là, ouverte à tous. Nous sommes allés à la pagode Mía. Je garde aussi le souvenir d’un temple, de grands arbres, de chemins que je connaissais encore mal.

À cette époque, visiter Đường Lâm ressemblait parfois un peu à cela :

chercher par où entrer.

J’y suis revenu.

Encore et encore.

Peu à peu, le village m’est devenu plus familier.

J’en ai appris les chemins, les maisons, les murs, les cours. Mais avec les années, j’ai surtout compris qu’un village ne se découvre pas seulement à travers ce qui est ancien.

Au Đình, je cherchais à comprendre la mémoire du village et ceux qu’il honorait. La pagode me parlait davantage de sa vie spirituelle. Au marché, c’était la vie quotidienne qui apparaissait : ce que l’on mange, ce que l’on produit, ce que l’on échange.

Et à Đường Lâm, les maisons elles-mêmes avaient beaucoup à raconter : les cours de briques, les murs de latérite, les ruelles qui s’enfoncent dans le village.

Avec le temps, je ne cherchais plus seulement ce qu’il fallait voir.

J’apprenais à regarder.

Une femme accroupie devant deux paniers dans une ruelle de Đường Lâm, entre des murs en latérite et une porte en bois.

Dans une ruelle de Đường Lâm, la vie du village continue derrière les vieux murs.

Un jour, j’y suis revenu avec Denis et ses compagnons de voyage.

Nous sommes entrés dans le Đình de Mông Phụ. Nous avions commencé à regarder les lieux, cette grande charpente de bois, l’espace de la maison communale, lorsque nous avons rencontré l’ homme qui en était alors le gardien — l’ ông từ.

Il s’appelait ông Đĩnh.

La façade de la maison communale de Mông Phụ à Đường Lâm, avec son toit de tuiles, ses piliers et sa cour pavée.

Le Đình de Mông Phụ, maison communale au cœur du village.

Il nous invita à nous asseoir avec lui autour d’un thé, simplement, sur une natte.

La conversation commença comme souvent au Vietnam, par quelques salutations et quelques mots échangés.

Puis je me suis intéressé à lui.

Je lui ai demandé son âge, sa famille, depuis combien de temps il vivait là. Ce qu’il avait connu du village. Ce qu’il avait vu changer au fil des années.

Peu à peu, quelque chose changea dans son regard.

Je ne sais plus exactement quelle question l’avait touché. Je me souviens seulement de ses yeux devenus humides, puis de sa manière de se mettre à parler davantage, comme si nous avions ouvert une porte vers des souvenirs qu’il avait envie de partager.

Je continuais à l’écouter, à lui poser quelques questions, à traduire lorsque c’était nécessaire. Autour de nous, les autres regardaient encore le Đình.

Denis, lui, regardait surtout cet homme.

Il photographiait.

Je ne me souviens plus aujourd’hui de tout ce que monsieur Đĩnh nous raconta ce jour-là.

Denis, lui, n’a jamais oublié son regard.

Portrait de M. Đĩnh, gardien de la maison communale de Mông Phụ à Đường Lâm, parmi les piliers en bois.

De sa rencontre avec ông Đĩnh, Denis gardera surtout son regard.

Nous étions entrés dans le Đình pour découvrir un lieu.

Nous en sommes repartis avec le souvenir d’un homme.

Cette rencontre était née simplement parce qu’il était là, que nous avions pris le temps de nous asseoir et que la conversation avait commencé.

Les années suivantes, lorsque je repassais à Đường Lâm et que j’en avais l’occasion, j’allais saluer ông Đĩnh. Je lui transmettais les salutations de Denis, je prenais parfois une photo et je l’envoyais en France.

Le voyage était terminé depuis longtemps.

La rencontre, elle, avait laissé un lien.

Denis retrouve M. Đĩnh à Đường Lâm. Les deux hommes se serrent la main en souriant devant une porte ouverte.

Denis et ông Đĩnh, quelques années plus tard. Le lien était toujours là.

Pendant ce temps, Đường Lâm changeait.

Le village que j’avais connu avec ses portes souvent fermées s’était peu à peu ouvert aux visiteurs. Des maisons accueillaient désormais des voyageurs, on pouvait déjeuner chez l’habitant, découvrir la fabrication du tương, goûter des produits du village, s’arrêter pour un thé ou un café.

Le tourisme avait fini par entrer, lui aussi, dans la vie de Đường Lâm.

Une partie des habitants en tire aujourd’hui un revenu. Et je sens chez beaucoup une certaine fierté lorsque l’on parle du village, de son histoire, et de ses deux rois, Ngô Quyền et Phùng Hưng.

Certains jours, surtout pendant les fêtes, Đường Lâm peut aussi devenir très fréquenté. Certains aiment cette animation, d’autres le trouvent alors trop encombré.

Je peux comprendre les deux.

En 2023, j’y suis encore retourné d’une autre manière.

Ma fille terminait l’école primaire et, avec les autres parents, nous avions organisé une journée à Đường Lâm pour toute sa classe.

Cette fois, je n’avais évidemment pas envie de faire découvrir le village à des enfants comme je l’aurais fait avec Denis.

Ils pouvaient apprendre quelque chose, bien sûr.

Mais ils devaient aussi toucher, essayer, jouer, fabriquer, goûter.

Le même village.

Une autre journée.

Une autre manière d’y entrer.

Des enfants apprennent à fabriquer du kẹo lạc, une confiserie aux cacahuètes, autour d’une table à Đường Lâm.

Đường Lâm, 2023. Une autre manière de découvrir le village.

C’est peut-être cela que toutes ces années à Đường Lâm m’ont appris.

Un lieu ne change pas seulement parce que de nouvelles boutiques apparaissent, que les maisons commencent à recevoir des visiteurs ou que le tourisme s’organise.

Notre manière de le regarder change aussi.

Aujourd’hui, presque tout ce que je cherchais autrefois en marchant dans ces ruelles peut être trouvé en quelques secondes sur un téléphone.

On peut savoir où se trouve une maison ancienne, lire l’histoire d’un Đình, trouver un restaurant, regarder des photos, choisir un itinéraire.

C’est une chance.

Mais lorsque j’accompagne quelqu’un, une autre question demeure :

Par quelle porte entrer ?

La réponse n’est pas toujours la même.

Elle dépend du lieu, bien sûr. Mais aussi de celui qui voyage, du moment, du temps dont nous disposons.

Parfois, il faut expliquer.

Parfois, il faut marcher.

Parfois, il vaut mieux s’asseoir un peu plus longtemps.

Et parfois, quelqu’un est là.

Alors une conversation commence.

Aujourd’hui, un autre gardien veille sur le Đình de Mông Phụ.

Ông Đĩnh, lui, est toujours là. Il ne veille simplement plus sur le Đình comme autrefois.

Lorsque je pense à lui, je pense encore à Denis.

Et à ce regard que Denis n’a jamais oublié.

Puis je repense à cette autre porte, bien des années auparavant.

À cette petite poignée de bois.

À la ficelle qui disparaissait derrière le mur.

À la cloche qui avait sonné quelque part, de l’autre côté.

Plus de vingt ans ont passé.

À Đường Lâm, beaucoup de portes sont désormais plus faciles à trouver.

Heureusement, il en reste encore quelques-unes dont on ne sait pas à l’avance ce qu’elles vont ouvrir.

À lire aussi

Dans un autre village, apprendre à lire les lieux à travers leurs détails et leurs gestes : Bát Tràng — Lire un lieu.

Et retrouver, des années plus tard, les traces d’une rencontre : Ce qui reste quand on revient.

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