Thuấn accompagne un groupe de voyageurs dans l’atelier de céramique Cương Duyên à Bát Tràng.

Bát Tràng — Lire un lieu

Devant le đình de Bát Tràng, le regard porte vers le fleuve Rouge. Le village est derrière nous, avec ses ruelles et ses ateliers. J’aime commencer la visite ici, avant d’entrer dans les maisons où l’on travaille la terre.

Depuis cette maison communale tournée vers l’eau, je peux parler des bateaux qui apportaient les matières premières et emportaient les pièces fabriquées au village. Hanoï est toute proche. Pour comprendre Bát Tràng, il faut aussi regarder ce qui le reliait aux marchés, à la capitale et, plus loin, aux acheteurs étrangers.

Puis nous prenons les petites rues. Je connais ces passages depuis longtemps. Ils me rappellent un village où le charbon occupait beaucoup de place, jusque sur les murs des maisons. On le façonnait en galettes rondes et plates, que l’on y collait pour les faire sécher avant d’alimenter les fours.

Les lò hộp, ces fours en forme de boîte, et leurs cheminées faisaient alors partie du paysage. Je me souviens aussi de la boue quand il pleuvait, des inondations, des cendres dans les chemins. Derrière les murs, chaque famille avait ses spécialités : la vaisselle, les vases, les objets de culte ou les objets funéraires.

Des visiteurs marchent dans une ruelle étroite de Bát Tràng, entre deux murs de brique.

Dans les ruelles de Bát Tràng, entre les murs de brique.

Un village qui change

Aujourd’hui, ces fours ont disparu. Avec le gaz et l’électricité, le charbon se fait rare. Duy, qui nous reçoit à l’atelier Cương Duyên, m’explique aussi que la cuisson est mieux maîtrisée et qu’il y a moins de pièces ratées.

Des vases ronds et plats, munis d’anses, sont disposés sur plusieurs étagères à l’intérieur d’un four de potier à Bát Tràng.

À l’intérieur du four, les pièces sont réparties sur plusieurs niveaux.

Au fil des années, j’ai vu les échanges commerciaux transformer le village. Les commandes venues du Japon, de Chine, d’Europe ou d’Amérique ont fait évoluer les formes et les décors. Certaines entreprises familiales ont grandi, organisé des équipes et développé leurs propres modèles. La céramique prend désormais place dans de grands panneaux décoratifs, dans des hôtels, bien au-delà des services de table.

Les boutiques, les groupes scolaires et les constructions récentes peuvent décevoir celui qui cherche un village resté comme autrefois. Je connais aussi les conditions dans lesquelles on travaillait ici, et ce que ces changements ont apporté aux familles. La reconnaissance de Bát Tràng comme « WCC–World Craft Village for Ceramics », célébrée en février 2025 par le Conseil mondial de l’artisanat, accompagne cette histoire qui se poursuit.

Chez Duyên

Tous les ateliers n’ont pas la même relation avec les visiteurs. Certains se consacrent à la production et n’organisent pas de visites régulières. D’autres entreprises associent leur activité de fabrication à des ateliers de découverte et de pratique, notamment pour les familles et les groupes scolaires. Il faut choisir l’accueil qui convient à ceux que l’on accompagne.

Pour ma part, je termine souvent la visite chez Duyên. Son atelier permet de suivre plusieurs étapes de fabrication, de parler avec Duy, puis de retrouver les pièces achevées dans la salle d’exposition. C’est cette continuité qui m’intéresse : comprendre comment un objet se fait, puis à quoi il sert. Encore faut-il que notre arrivée s’accorde avec leur travail.

Avant de venir, je téléphone ou j’envoie un message à Duy. Je vérifie qu’il pourra nous recevoir et ce que nous pourrons voir ce jour-là. Si la famille n’est pas disponible, je prévois un autre accueil. Avec le chauffeur, je précise aussi où nous retrouver à la sortie. Ces détails évitent de passer le temps de la visite à régler ce qui aurait pu l’être avant.

Dans l’atelier, une pièce encore crue peut être abîmée par un geste maladroit. Chez certains ouvriers que je connais, le revenu dépend des pièces réalisées. Je comprends qu’ils restent concentrés sur leur tâche ou hésitent à s’interrompre. Nous entrons dans leur journée de travail.

Duy nous accompagne. Je lui transmets les questions et je traduis ses réponses, même lorsque je connais déjà l’explication. Je tiens à ce que le groupe puisse échanger avec lui. La conversation se construit à partir de ce que chacun remarque.

Au coulage, on voit une pâte liquide versée dans un moule, puis l’excédent reversé. Comment l’objet peut-il rester à l’intérieur ? Le plâtre absorbe une partie de l’eau de cette pâte, appelée barbotine. Une couche se forme contre la paroi. Lorsqu’elle est assez épaisse, on vide le liquide restant ; la pièce creuse se raffermit dans le moule avant d’en être retirée. Voir le moule à côté de la pièce qui en sort aide à comprendre.

Un homme verse de la barbotine dans un moule en plâtre posé au sol dans l’atelier.

La barbotine est versée dans les moules en plâtre.

Du pinceau à la table

C’est devant les personnes qui peignent que nous nous attardons le plus. Les regards suivent la main, les motifs qui se dessinent. Certains essaient à leur tour. Comment arrive-t-on à peindre ainsi ? Combien de temps faut-il pour apprendre ? Combien sont-ils payés ? Les questions passent du geste à la vie de ceux qui le font.

Une ouvrière peint au pinceau des lotus et des poissons sur un grand vase.

Le décor se construit au pinceau. Photo fournie par l’atelier Cương Duyên.

Les couleurs réservent une autre surprise. Sur une pièce avant cuisson, elles n’ont pas encore l’aspect du produit terminé. Les matières colorantes, l’émail et les conditions de cuisson interviennent dans le résultat. La comparaison suscite souvent autant de questions que le geste du peintre.

Dans la salle d’exposition, les ensembles présentés donnent une idée de la place de ces objets dans une maison. Je pense aussi aux déjeuners chez Mme Lâm, lorsque le programme nous conduit dans sa maison ancienne. Autour des plats qu’elle prépare, les bols et les assiettes reprennent leur usage le plus familier.

Des plats, des bols et des assiettes sont disposés sur la table chez Mme Lâm.

Chez Mme Lâm, la céramique trouve sa place à table.

Chez Duyên, la conversation continue autour des pièces qui attirent les regards. Elle nous accueille avec le sourire et répond aux questions sur le métier et le village. Puis le chauffeur vient nous chercher pour le retour à Hanoï.

C’est pour cela que je continue de choisir Bát Tràng. Dans une même visite, le fleuve et les rues permettent de situer le village, l’atelier donne accès aux gestes du métier, et une table dressée dans une maison en montre les usages. À travers ces liens, je retrouve quelque chose de très vietnamien dans la manière dont la terre entre dans la vie quotidienne.

Dans l’autocar, j’entends encore des remarques sur la précision des dessins et le travail nécessaire pour réaliser ces objets. C’est ce que j’aime dans cette visite : on repart en pensant aux mains qui ont fait un bol, une assiette ou un vase. Des objets que l’on retrouvera dès le prochain repas.

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