J’accompagnais trente-quatre voyageurs pour un circuit de douze jours à travers le Vietnam. De Hanoï à Saïgon, nous devions découvrir Hạ Long, Huế et Hội An. Le programme comprenait aussi une étape dans les montagnes du Nord : deux nuits de train, une nuit à Sa Pa et une matinée au marché de Lùng Khấu Nhin.
Dans les circuits que j’accompagnais à cette époque, Sa Pa occupait une place à part. Les montagnes, les rizières en terrasses et les villages hmong donnaient envie de quitter les villes pour découvrir une autre vie. Les marchés des environs promettaient des rencontres que l’on ne ferait ni à Hanoï ni dans la baie de Hạ Long.
Mais entre les images du catalogue et ce que trente-quatre personnes allaient vivre ensemble, il y avait tout un voyage à organiser.

Après une première nuit à Hanoï, les voyageurs devaient préparer un petit sac pour les trois nuits suivantes. Les grandes valises resteraient gratuitement à l’hôtel. Nous les récupérerions au retour, avant de partir pour Hạ Long.
Certains hésitaient. Pourquoi ne pas garder toutes leurs affaires ?
Je leur expliquais les compartiments à quatre couchettes, les marches du train et les changements de véhicule en montagne. Quatre grandes valises pouvaient difficilement trouver leur place dans une cabine, en plus des passagers et de leurs petits sacs. Les monter, les descendre et les transférer aurait aussi pris du temps sur des journées déjà bien remplies.
C’était une organisation éprouvée. Je résumais parfois mon explication par une phrase : « C’est l’expérience qui parle. » Mais il fallait encore vivre le trajet pour en comprendre toutes les raisons.
Une autre question revenait : après la journée de visite de Hanoï, pourquoi ne pouvait-on pas prendre une douche avant de monter dans le train ? Le programme ne prévoyait pas de chambre à ce moment-là. Les voyageurs l’avaient lu, nous en avions parlé, mais une fois la journée terminée, l’inconfort devenait concret.
Avant de quitter le restaurant, nous avions réglé la répartition des cabines. À la gare, je rappelais les consignes et les groupes de quatre. Puis, à la porte du wagon, je faisais entrer d’abord les occupants de la cabine la plus éloignée. J’attendais qu’ils aient rangé leurs sacs avant d’appeler les suivants. Sans cela, quelques personnes arrêtées avec leurs bagages suffisaient à bloquer le couloir.
Les marches étaient hautes. Ceux qui montaient facilement aidaient les autres. Une fois tout le monde à bord, je passais dans les compartiments : les couchettes, la fermeture de la porte, les toilettes, les petites difficultés de chacun. Je me présentais aussi à l’employé du wagon, avec les billets collectifs, pour qu’il sache où me trouver.
Sur ces trains, à l’époque, nous avions appris à prévoir quelques affaires supplémentaires. L’agence fournissait des sacs de couchage pour les voyageurs qui préféraient éviter le contact direct avec la literie. J’emportais parfois du papier journal et du ruban adhésif pour atténuer un courant d’air trop froid.
Une fois les voyageurs installés, je proposais un petit moment autour d’un verre. J’avais prévu de l’alcool de riz, quelques boissons pour le mélanger, des cacahuètes et des chips. Nous bavardions pendant que le train avançait. Cela rendait le trajet moins long. Et je me disais, en plaisantant, qu’un petit verre aiderait peut-être ceux qui avaient du mal à dormir à trouver le sommeil.
Le matin, à Lào Cai, beaucoup avaient pourtant mal dormi.
Il était environ cinq heures et demie. Juste à la sortie de la gare, Le Bordeaux nous accueillait pour le petit déjeuner. J’avais indiqué son nom aux voyageurs avant l’arrivée. Nous y avons pris le temps de manger, de boire un café et de faire un peu de toilette. Pour la douche et le véritable repos, il faudrait attendre Sa Pa.
Or, la journée annoncée était longue : marché de Lùng Khấu Nhin, déjeuner, promenade en bateau sur la rivière Chảy, puis montée à Sa Pa.
Dès le début du voyage, avant de prendre le train, j’avais signalé une difficulté à Marie-Hélène, l’accompagnatrice, au groupe et à l’agence. La promenade en bateau se combinait habituellement avec le marché de Cốc Ly. Depuis Lùng Khấu Nhin, les distances et les accès changeaient tout. En cherchant à faire chaque visite annoncée, nous risquions de n’arriver à Sa Pa que vers neuf ou dix heures du soir.
Les informations échangées pour l’organisation sur place et le programme remis aux clients ne concordaient pas. Leur attente était pourtant légitime : cette promenade figurait sur le voyage qu’ils avaient acheté. Il fallait leur expliquer ce que l’enchaînement représenterait réellement, surtout après une nuit de train.
Vers sept heures, nous avons quitté Lào Cai dans deux véhicules plus petits. L’autoroute depuis Hanoï n’existait pas encore et, pour cette journée en montagne, nous travaillions avec des chauffeurs locaux. Le marché de Lùng Khấu Nhin se tenait le jeudi matin. Les habitants venaient tôt ; en arrivant trop tard, nous aurions trouvé une partie des étals déjà rangés.
J’avais préparé le trajet avec les deux chauffeurs. Ils allaient à ce marché plus souvent que moi et connaissaient les difficultés des routes. Nous avions fait le point sur les accès, prévu l’eau à bord et convenu des arrêts pour les visites, les photos et les toilettes. Pendant les promenades, les affaires resteraient sous leur garde dans les véhicules.
J’étais le seul guide. Nous avions donc aussi prévu les occasions de changer de voiture, pour que je puisse être présent auprès des deux parties du groupe.
La route traversait des montagnes boisées, des rizières en terrasses et des collines plantées de maïs. Nous nous arrêtions pour regarder et photographier les paysages. À mesure que nous avancions, les voyageurs découvraient aussi des conditions de vie très éloignées de celles de Hanoï.
Lùng Khấu Nhin était un petit marché. Son intérêt tenait beaucoup à la manière dont les habitants y participaient.
Ils venaient de hameaux dispersés dans les montagnes, apportant quelque chose à vendre : un porcelet, des volailles, parfois seulement quelques poignées de légumes. L’argent gagné permettait ensuite de faire leurs propres achats. Une même personne pouvait être vendeuse, puis cliente.

Les animaux, les outils agricoles, les plants et les produits de première nécessité avaient leurs emplacements. On venait aussi se faire couper les cheveux, manger un bol de thắng cố et retrouver des connaissances. Les habitants portaient de beaux vêtements traditionnels, échangeaient des nouvelles, s’attardaient autour d’un repas.
C’était cette vie du marché qui retenait les voyageurs. Ils posaient des questions, échangeaient quelques mots, achetaient parfois des cacahuètes ou des graines de dổi. Certains s’intéressaient aux produits, d’autres aux personnes. On repartait avec des photographies, le souvenir d’un regard, et parfois une interrogation sur la vie que l’on venait d’entrevoir.
Le plaisir de découvrir n’empêchait pas l’inquiétude devant certaines conditions de vie. Dans un même groupe, chacun ne regardait pas le marché de la même manière.

Nous avions aussi fait halte dans les villages et visité une école maternelle bien tenue, où le groupe avait passé un moment avec les enfants. Pendant la matinée, je restais en contact avec chị Nga, qui préparait notre déjeuner.
Je l’avais appelée la veille, avant de monter dans le train, puis au départ de Lào Cai. En route, je lui précisais notre progression. Avec les arrêts et les difficultés de circulation, elle avait besoin de savoir quand nous arriverions réellement.
Nous avions discuté du repas pour garder sa cuisine et sa façon de partager les plats, tout en prévoyant des choses accessibles aux visiteurs. À côté du riz, des légumes et des viandes, quelques nems et des frites permettaient à chacun de trouver plus facilement ce qui lui convenait.
À l’arrivée, je participais aux derniers préparatifs : réorganiser les tables, rincer les bols, les baguettes et les verres à l’eau bouillante. J’avais demandé que les boissons soient mises au frais et apporté du thé et du café pour la fin du repas. Ici, ces détails demandaient à être préparés ensemble.
Nous n’avons pas fait la sortie en bateau. Même ainsi, il était environ dix-huit heures lorsque nous sommes arrivés à l’hôtel de Sa Pa. La brume et l’obscurité avaient accompagné la fin de la route.
Les voyageurs ont poussé un soupir de soulagement. Moi aussi.
Quelqu’un a fait remarquer combien la route était mauvaise. J’ai répondu avec un peu d’humour que nous venions de vivre une expérience mémorable, et que les habitants, eux, avaient droit à cette « expérience » tous les jours. Une meilleure route pourrait changer beaucoup de choses dans leur vie.
La journée avait été riche, mais la fatigue du groupe était réelle. Après une mauvaise nuit et si peu de temps pour se reposer, les plaintes se faisaient plus nombreuses.
J’ai repris contact avec le responsable de l’agence pour préparer la soirée : un repas chaud et du vin de Đà Lạt offert au nom de la compagnie. Les voyageurs ont apprécié cette attention. Ils comprenaient pourquoi nous n’avions pas prolongé le trajet jusqu’à la rivière.
Ils maintenaient pourtant une remarque juste : il aurait fallu une nuit supplémentaire à Sa Pa.

Je me souviens d’une petite ville avec moins d’hôtels, qui retrouvait beaucoup de calme en dehors des jours de marché. Les montagnes lui donnaient une présence particulière. Le lendemain, notre promenade dans les villages alentour avait un rythme plus léger. Nous pouvions de nouveau nous intéresser aux rizières et à la vie des habitants, avant le déjeuner et la descente vers Lào Cai.
Au Bordeaux, avant le dîner, plusieurs voyageurs ont pu prendre une douche. Je m’étais renseigné auprès du restaurant : il disposait de quelques chambres et proposait cette possibilité avec un supplément. Certains ont choisi d’en profiter avant de remonter dans le train.
Cette fois, les compartiments leur étaient familiers. Ils savaient où ranger leurs sacs et à quoi s’attendre. Les raisons de laisser les grandes valises à Hanoï étaient devenues plus faciles à comprendre.
J’avais de nouveau prévu un peu d’alcool de riz, quelques cacahuètes et des chips pour partager un verre. Cette fois, les conversations se nourrissaient de ce que nous venions de vivre. Les voyageurs montraient leurs photos, comparaient leurs impressions et me posaient encore des questions.
Les images du marché ont fait revenir une interrogation. En regardant les gens réunis autour d’un repas, certains s’étonnaient qu’ils puissent paraître aussi heureux dans des conditions qui les avaient eux-mêmes déconcertés. Une question qui rejoignait celle de mon premier carnet, et que quelques photographies ne suffisaient pas à résoudre.
À Hanoï, nous retrouverions l’hôtel, le petit déjeuner et les valises avant de poursuivre vers Hạ Long. Il restait encore une grande partie du Vietnam à découvrir ensemble.
Cette nuit-là, les voyageurs parlaient encore du marché. Ils n’avaient pas oublié la fatigue ni les visites annoncées auxquelles il avait fallu renoncer. Mais ils avaient aussi des visages, des paysages et des histoires à se raconter. C’est avec tout cela que nous allions poursuivre le voyage.
Les photographies qui accompagnent ce carnet proviennent de mes archives de voyage. Prises à différentes occasions, elles évoquent les trajets en train et la vie des montagnes du Nord.
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