Dès les premiers kilomètres depuis l’aéroport, la question est presque déjà là.
Je donne quelques conseils pratiques sur la circulation, sur la manière de traverser une rue, sur ce qu’il vaut mieux observer avant de s’engager.
Mais aujourd’hui, beaucoup de voyageurs ont déjà vu Hanoi avant même d’y arriver : les files de motos, les carrefours remplis, les klaxons. Certains me disent même qu’ils savent déjà que, chez nous, klaxonner « ce n’est pas méchant ».
Ils n’ont pas tort.
Mais au Vietnam, on dit :
Trăm nghe không bằng mắt thấy.
Cent fois entendre ne vaut pas une fois voir.
Et parfois, voir ne suffit pas encore.
D’abord, on photographie
Lors d’un premier tour de Hanoi, surtout depuis un grand véhicule, la circulation devient presque un spectacle.
Les téléphones sortent.
On photographie les files de motos, les carrefours, les feux rouges. On filme. On s’étonne.
Puis il faut descendre.
Traverser soi-même.
Un klaxon éclate tout près. On sursaute.
Les jours passent. Dans un embouteillage, on entend encore des coups de klaxon alors que personne ne peut avancer. Au feu rouge, derrière vous, quelqu’un klaxonne déjà.
Sur un long trajet, après plusieurs heures de route, le même son n’amuse plus du tout.
Alors la question revient :
— Mais pourquoi klaxonnent-ils autant ?
Je la comprends très bien.
Parce que moi aussi, certains klaxons m’énervent.
Il m’arrive d’être en pleine explication devant mes voyageurs et qu’un véhicule se mette à klaxonner encore et encore. Je perds le fil. Mes voyageurs n’entendent plus.
Et quand je suis moi-même arrêté à un feu rouge, sans aucune possibilité d’avancer, je n’aime pas davantage celui qui klaxonne derrière moi pour me pousser.
On dit souvent que le klaxon fait partie de la culture de la circulation au Vietnam.
Ce n’est pas faux.
Mais cela ne suffit pas à l’expliquer.
Ceux qui sont dedans
Depuis la vitre d’un car, la circulation peut être un spectacle.
Pour ceux qui sont dedans, c’est rarement une promenade.
Tous ces gens que l’on voit passer vont quelque part.
Au travail. À un rendez-vous. Chercher un enfant. Rentrer chez eux. Pour certains, la route elle-même fait partie de la journée de travail.
Et puis il y a la chaleur.
Dans un embouteillage, elle s’accumule. Parfois, un peu de vent se lève soudain. On le sent immédiatement. Un orage approche.
Alors on aimerait avancer.
Et le klaxon arrive aussi là.
Pour avertir. Pour signaler sa présence. Pour demander un passage.
Mais aussi pour pousser celui qui est devant, prendre une place, par impatience, par habitude.
Et parfois, simplement, beaucoup trop.
Derrière un coup de klaxon, je ne sais pas toujours ce qu’il y a.
C’est peut-être justement pour cela que je me méfie des réponses trop simples.
Robert
Je me souviens d’un voyageur, Robert.
Il enseignait la conduite automobile dans son pays. Il observait donc notre jeune chauffeur avec un œil particulier.
Celui-ci avait déjà quelques années d’expérience comme chauffeur de taxi, mais sa conduite n’était pas toujours très souple. Le véhicule n’était pas très confortable non plus, les routes étaient parfois mauvaises et, sur les longues distances, la fatigue se faisait sentir.
Et il klaxonnait beaucoup.
À un moment, je lui ai dit :
— Em làm khách sợ và khách phàn nàn.
Tu fais peur aux clients. Ils se plaignent.
Robert était lui aussi critique sur certains aspects de sa conduite.
Puis nous avons passé plusieurs jours à Hanoi.
Il a continué à observer le jeune homme dans cette circulation.
Son jugement sur sa technique n’avait pas complètement changé.
Mais il a fini par reconnaître autre chose :
dans Hanoi, il savait se débrouiller.
Cette remarque m’est restée.
Robert n’avait pas forcément eu tort au début.
Il venait peut-être simplement de découvrir une autre partie de la conduite.
Le jour où Hải n’a pas klaxonné
Hải était un chauffeur que je connaissais bien et que je demandais volontiers pour certains voyages.
J’avais confiance en lui.
Un jour, nous roulions derrière une voiture particulière. Hải voulait dépasser.
Il a signalé plusieurs fois son intention.
Les voyageurs se reposaient dans notre véhicule. Hải n’a pas klaxonné.
La voiture devant nous a fini par laisser un passage, mais pas de manière très claire.
Hải a commencé à dépasser.
Il y a eu un petit accrochage.
Rien de grave.
Était-ce parce qu’il n’avait pas klaxonné ?
Je n’en sais rien.
Peut-être que l’autre conducteur n’avait pas compris son intention. Peut-être que le signal n’avait pas suffi. Peut-être que Hải avait mal évalué la situation. Il y avait peut-être encore autre chose que je n’avais pas vu.
Je ne veux surtout pas faire de cette histoire la preuve qu’il fallait klaxonner.
Mais elle m’a laissé une question.
Quand on s’est habitué à entendre un klaxon avant qu’un véhicule dépasse, lit-on toujours un autre signal de la même manière ?
Sur la route, nos habitudes finissent aussi par dépendre de celles des autres.

Après l’accrochage, Hải est descendu très énervé.
Cela m’a surpris. Je le connaissais depuis longtemps et je ne l’avais jamais vu ainsi.
L’autre conducteur, plus âgé, défendait lui aussi son point de vue. Les voix sont montées.
Mes voyageurs regardaient.
Au cours de voyages, j’ai souvent entendu certains d’entre eux trouver les Vietnamiens calmes, pacifiques. Parfois même « zen ».
Ce jour-là, ils découvraient Hải autrement.
Ils m’ont demandé ce qui se passait.
Je leur ai dit :
— Laissez-les un peu. Ils vont se calmer.
Après un moment, j’ai appelé Hải à part. Je voulais comprendre comment il voyait l’accrochage, mais aussi le ramener à notre voyage.
— Em bớt nóng tính. Đường còn dài…
Ne t’emporte pas. La route est encore longue…
Il n’y avait heureusement pas de dommage important.
Les deux hommes ont encore discuté. Puis les voix sont redescendues.
Ils se sont serré la main, se sont excusés et chacun a repris sa route.
Je n’en ai jamais tiré une théorie sur le caractère des Vietnamiens.
J’ai seulement vu, ce jour-là, un homme que je connaissais calme devenir très tendu sur la route, défendre sa position, puis redescendre et repartir.
Cela aussi faisait partie de ce que mes voyageurs étaient venus de voir.
Un ballon, un chien, un enfant
Un chauffeur plus âgé m’a expliqué un jour sa manière de voir les choses.
Sur certaines routes, les maisons sont tout près.
Un ballon peut rouler sur la chaussée.
Un chien ou une poule peut traverser.
Un enfant peut surgir.
À la fin de la journée, ce sont parfois des buffles ou des vaches.
Quelqu’un devant vous peut aussi s’arrêter brusquement pour ramasser quelque chose qu’il vient de perdre.
Lui avait pris l’habitude de klaxonner pour prévenir.
Cette habitude peut devenir excessive. Elle peut agacer. Elle peut même perdre son sens lorsque tout le monde klaxonne en même temps.
Mais elle peut aussi partir d’une intention très simple :
être entendu avant d’être vu.
Et là encore, le même son ne raconte pas toujours la même chose.
Dans le courant
Je conduis moi-même.
Je klaxonne peu.
Cela ne m’empêche pas de le faire dans certaines situations.
Parce qu’une fois entré dans la circulation, je ne conduis pas seulement selon mes propres habitudes.
Je regarde celui qui est devant.
J’anticipe celui qui arrive.
Je signale ce que je veux faire.
J’essaie de comprendre ce que l’autre va faire.
Et parfois, je dois aussi me demander s’il a compris mon signal.

Sur la route, on ne conduit jamais vraiment seul, même lorsqu’on est seul au volant.
On entre dans un courant.
Alors, lorsque mes voyageurs me demandent encore :
— Pourquoi klaxonnez-vous autant ?
je pourrais leur donner beaucoup de raisons.
Je préfère parfois sourire et leur répondre :
— Vous trouvez cela amusant au début. Après quelques jours, beaucoup moins. Moi aussi, certains klaxons me fatiguent.
Puis j’ajoute :
— Mais si vous viviez ici quelque temps et deviez circuler tous les jours avec nous… peut-être finiriez-vous, vous aussi, par klaxonner.
En général, ils rient.
Moi aussi.
Au début, ils entendaient surtout du bruit.
Après quelques jours, peut-être commencent-ils à entendre autre chose.
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