Revenir à Bản Cải
La première fois que nous avons cherché Bản Cải, nous avons surtout cherché notre chemin.
La localisation était imprécise. Dans les environs, on nous parlait aussi de Bồng Sơn. La route était encore en terre et nous avancions lentement.
Je me suis arrêté pour regarder le paysage et essayer de m’orienter.
C’est à ce moment-là qu’une femme est arrivée. Elle revenait du marché.
Je l’ai saluée et lui ai demandé le chemin de Bản Cải.
Elle ne s’est pas contentée de nous indiquer une direction.
— Vous allez voir qui ?
— Et pour quoi faire ?
Rien d’inhabituel dans ces questions. Dans les campagnes vietnamiennes, une conversation peut commencer ainsi avec quelqu’un que l’on n’a jamais vu.
Je lui ai parlé de Denis.
Depuis des années, il rassemblait des documents, des cartes, des photographies et des témoignages liés à des soldats français faits prisonniers au début des années 1950. Il voulait retrouver certains lieux mentionnés dans ces récits.
La femme s’appelait Hôn.
Elle nous a conduits vers le village.
Une maison où nous n’avions pas prévu de déjeuner
Sa maison était la troisième à partir de l’entrée du village.
Hôn est montée la première, le temps de préparer notre arrivée. Nous avons sorti quelques affaires de la voiture avant de la rejoindre.
Par précaution, j’ai encore demandé :
— On peut monter ?
Depuis le seuil, elle nous a fait signe de faire attention aux marches.
Il fallait aussi regarder où l’on posait les pieds. Terre, cailloux, bouses de buffle se mêlaient sur le passage. Il y avait cette odeur particulière des maisons où les hommes vivent encore tout près des buffles et des cochons.
Nous sommes entrés par le côté.
Je me souviens de la cuisine, de l’espace où l’on nourrissait les cochons, puis de la partie principale de la maison avec l’autel familial. Plus loin, une porte ouvrait sur un balcon et une terrasse où l’on faisait sécher le riz, au milieu des toits de tuiles rouges.
Denis connaissait déjà ce genre de conditions. Ses deux jeunes compagnons, beaucoup moins. Je voyais bien leur légère hésitation.
Hôn, elle, nous avait déjà adoptés comme ses invités.
Lorsque je lui ai parlé du déjeuner, elle n’a presque pas réfléchi.
Du poulet bouilli. Des pousses de bambou sautées.
J’ai demandé à notre chauffeur de prendre l’eau et quelques boissons dans le véhicule et de rester lui donner un coup de main.
Denis et moi sommes repartis.
Quelqu’un du village nous conduisait déjà vers une vieille dame.
Ceux qui se souvenaient
Je ne connaissais pas encore son nom.
Elle parlait peu et son vietnamien était parfois difficile pour moi. Notre accompagnateur local devait expliquer ou reformuler certaines de ses paroles.
Plus tard, je saurais qu’elle s’appelait Chu Thị Họ.
Ce premier jour, elle ne nous raconta presque rien.
Mais l’histoire que Denis cherchait n’était pas inconnue dans le village.
De maison en maison, quelques éléments commencèrent à prendre place. Dans la recherche de Denis, l’une était associée au passage de Charton, une autre à celui de Lepage. D’autres prisonniers avaient été répartis ailleurs dans le village et à ses abords.
Je posais les questions de Denis.
J’écoutais.
Je traduisais dans un sens, puis dans l’autre.
Quelqu’un indiquait une maison. Un autre ajoutait un souvenir. Puis on nous conduisait ailleurs.
Nous avons fini par rejoindre un endroit situé à l’écart du village, près d’un petit lieu de culte local.
Dans les récits et documents que Denis avait étudiés, ce lieu portait un nom inattendu :
l’Île d’Amour.
Je n’avais aucune histoire à raconter à sa place.
Ce jour-là, j’essayais surtout de l’aider à faire correspondre ce qu’il avait lu avec ce que les habitants pouvaient encore lui montrer.
Puis nous sommes retournés chez Hôn.
Le goût de la fumée

Le repas était prêt.
Je me souviens du poulet, mais surtout des pousses de bambou.
Elles avaient pris le goût du feu de bois.
La maison continuait à vivre autour de nous. On entendait les cochons réclamer leur nourriture, les buffles souffler. Dehors, le riz séchait.
Quelques heures auparavant, nous ne connaissions pas Hôn.
Nous lui avions simplement demandé notre chemin.
Et nous étions maintenant assis chez elle, autour d’un repas qu’elle avait préparé pour des inconnus.
Il y avait dans ces pousses de bambou le goût de la fumée.
Et, dans mon souvenir, quelque chose du goût de l’hospitalité.
« Extraordinaire ! »
Il était environ quinze heures lorsque nous avons quitté Bản Cải.
Nous devions encore rejoindre Bắc Sơn.
J’ai choisi une route qui semblait plus courte. Elle l’était peut-être sur la carte ; son état nous empêcha de gagner beaucoup de temps.
Nous avons roulé pendant des heures.
Quelques arrêts pour regarder un paysage, prendre une photographie, fumer une pipe de thuốc lào ou simplement se dégourdir les jambes.
Je parlais de temps en temps avec les uns et les autres.
Puis la voiture devenait silencieuse.
Denis semblait particulièrement pensif.
À un moment, il a dit simplement :
— Extraordinaire !
Nous ne sommes arrivés à Bắc Sơn que vers vingt heures.
Mais avant même d’y arriver, Denis avait déjà décidé qu’il reviendrait.
Revenir avec un scénario
Il revint l’année suivante.
Seul, cette fois.
Son fils Antoine m’avait appelé avant son départ pour me le confier un peu.
Denis connaissait le Vietnam depuis longtemps. Pendant des années, c’était presque le seul pays où il choisissait de revenir, parfois avec une extension au Laos ou au Cambodge.
Il avait aussi travaillé dans le reportage.
Cette fois, il avait préparé sa recherche avec une précision nouvelle.
Il avait même apporté un scénario.
Nous avons repris la route, de Quảng Uyên vers Hạ Lang, puis Bằng Ca et Bản Giốc. Sur le parcours, Denis voulait retrouver une cascade repérée dans les récits qu’il avait étudiés.
Des lieux qu’il connaissait jusque-là par les documents retrouvaient peu à peu leur place dans le paysage.
Après une nuit de repos, nous sommes retournés à Bản Cải.
Mais quelque chose avait déjà changé.
Nous ne venions plus seulement chercher un village.
Nous revenions voir des gens.
Mme Họ était toujours là.
Chú Ngươi nous accompagna et nous conduisit chez un homme présenté comme un ancien instituteur. Il connaissait bien l’histoire locale et pouvait l’exprimer plus clairement.

Puis nous sommes allés chez M. Doãn.
Né en 1941, il avait neuf ou dix ans au moment des événements dont Denis recherchait les traces. Il conservait des souvenirs d’enfant.
Nous avions apporté quelques cadeaux pour ceux que nous retrouvions.
Et une bouteille de Ricard.
Nous l’avons ouverte chez M. Doãn.
M. Doãn et chú Ngươi ont bu avec nous.

J’aime beaucoup la photographie prise ce jour-là.
Après les cartes, les noms, les dates et les questions, il reste quelques hommes assis autour d’une table et quelques verres.
Puis nous sommes repartis.
La pluie compliquait la marche.
On nous conduisit jusqu’à une croix et une plaque commémorative dans la végétation.

Denis photographiait. Il filmait. Il vérifiait.
Peu à peu, les points de son scénario retrouvaient une place dans le paysage.
À la fin de ce voyage, il avait obtenu l’essentiel de ce qu’il était venu chercher.
Il avait ses réponses.
Quand on ne cherche plus
Puis il y eut le Covid.
Les années passèrent.
Le reportage que Denis avait imaginé ne vit jamais le jour.
Lorsqu’il revint à Bản Cải en 2022, il n’était plus vraiment question de compléter une enquête.
Cette fois, Philippe et son épouse étaient avec nous.
La route, elle aussi, avait changé.
Le chemin de terre de notre première visite avait été asphalté. La circulation vers Hạ Lang était devenue plus facile. Le village s’était développé. Quelques commerces étaient apparus.
Nous sommes d’abord retournés chez Mme Họ.
Cette fois, nous ne l’avons pas trouvée seule.
Des voisines étaient là, des enfants aussi.
Chú Ngươi nous a rejoints, puis Hôn est arrivée à son tour.
Peu à peu, tout le monde s’est retrouvé autour de nous.
On parlait, on riait.
Au-dessus de nos têtes, la nouvelle récolte de riz était suspendue près du foyer.
Je me souviens surtout de cette impression : nous n’arrivions plus vraiment comme des visiteurs. C’était un peu comme retrouver des proches après une longue absence.
Puis chú Ngươi nous a conduits chez l’ancien instituteur.
Cette fois, il n’était plus là.
Sa femme était seule.
Je me souviens de son regard, comme perdu au loin.
Nous sommes ensuite retournés chez M. Doãn.
Nous nous sommes assis et la conversation a repris naturellement. Il nous a offert du thé, puis de l’alcool de riz.
Les années avaient passé, mais nous étions de nouveau autour de la même table.
Et cette fois, je remarquai autre chose.
Lorsque Philippe voulait comprendre Bản Cải, le Camp n°1, les maisons et les personnes que nous avions rencontrées, ce n’était plus moi qui racontais.
C’était Denis.
Il était enthousiaste.
Il montrait les lieux. Il racontait ce qu’il avait lu, ce qu’il avait cherché, ce qu’il avait retrouvé.
Je l’écoutais.
Quelques années auparavant, je traduisais ses questions pour essayer de faire parler le terrain.
Maintenant, il pouvait transmettre lui-même à ses amis ce que ces voyages lui avaient appris.
L’arbre
Nous sommes revenus à l’endroit que Denis connaissait comme l’Île d’Amour.
À un moment, il s’est arrêté.
Il a posé une main contre un arbre.
Il est resté longtemps ainsi.
Silencieux.
Je savais tout ce qu’il avait lu pendant ces années : les récits, les souvenirs de guerre, les paroles de ceux qui étaient revenus.
Mais je ne sais pas exactement à quoi il pensait ce jour-là.
Je préfère ne pas l’imaginer à sa place.
Je me souviens seulement d’un homme immobile, la main contre un arbre.
Alors je n’ai rien dit.

Ce qui reste
Nous étions venus chercher les traces d’une histoire.
Nous avions retrouvé des lieux, des maisons et des noms.
Mais lorsque je repense aujourd’hui à Bản Cải, ce ne sont pas les cartes qui me reviennent d’abord.
Je revois une femme revenant du marché.
Mme Họ qui parlait à peine lors de notre première rencontre.
M. Doãn autour de quelques verres.
Un homme que nous avions connu et qui n’était plus là.
Une route de terre devenue route asphaltée.
Denis racontant à son tour.
Puis Denis silencieux devant un arbre.
Avec les années, il m’est arrivé d’accompagner des voyageurs dans des recherches qu’aucun programme touristique ne pouvait vraiment prévoir.
Denis disait parfois que j’avais quelque chose du journaliste : une facilité à aller vers les gens, à poser des questions et à faire émerger leur parole.
Il avait même un mot pour cela :
fixer.
Je ne sais pas si ce mot décrit vraiment mon métier.
Je sais seulement qu’un itinéraire peut prévoir une route, un hôtel, une visite et une heure de départ.
Il peut être préparé avec des cartes, des archives et même un scénario.
Mais il n’aurait jamais pu prévoir Hôn revenant du marché ce matin-là.



