La vie en a décidé autrement
Je ne pensais pas devenir guide.
À l’époque où j’ai terminé mes études, le mot vocation n’entrait pas vraiment dans mes réflexions. Comme beaucoup de jeunes Vietnamiens de ma génération, je pensais d’abord à quelque chose de beaucoup plus concret : trouver un travail et pouvoir en vivre.
J’avais étudié les langues étrangères avec une orientation vers l’enseignement. Je m’imaginais professeur, peut-être enseignant à l’université. Avant même mes études, j’avais aussi pensé travailler pour une entreprise étrangère.
Le tourisme, lui, ne faisait pas partie de mon horizon.
Et pourtant, c’est par une langue, le français, que je m’en suis peu à peu approché.
Un sac sur le dos
Le tourisme international existait déjà au Vietnam, mais le secteur était encore jeune. Les infrastructures se développaient et les entreprises avaient besoin de personnes capables d’accompagner les voyageurs.
Il y eut quelques occasions, quelques missions, puis les premiers circuits.
Je ne me souviens pas d’un jour précis où je me serais dit :
Je vais devenir guide.
Les choses se sont faites beaucoup plus simplement.
J’ai pris mon sac et je suis parti.

J’avais la jeunesse, l’énergie, le français et surtout une grande curiosité.
Je pensais partir faire découvrir mon pays à des étrangers.
Très vite, j’ai compris qu’ils allaient aussi me pousser à le découvrir.
La vie en a décidé autrement

Les questions
Les voyageurs, à cette époque principalement francophones, posaient des questions sur tout.
L’histoire, bien sûr. Mais aussi la famille, les croyances, les coutumes, les repas, les gestes du quotidien, les relations entre les générations, la manière de recevoir quelqu’un chez soi…
Je ne connaissais pas toujours les réponses.
Alors je cherchais.
Je lisais, je demandais, je discutais avec des collègues et avec les gens rencontrés en route. Je prenais des notes. Une réponse amenait parfois une nouvelle question.
Peu à peu, quelque chose d’autre m’est apparu.
Je cherchais parfois dans les livres la réponse à des choses que j’avais vécues toute ma vie.
Un geste devant un autel familial. Une façon de s’adresser à une personne âgée. Une coutume observée depuis l’enfance. Une pratique familiale ou religieuse qui, jusque-là, m’avait semblé parfaitement naturelle.
Je les connaissais parce que je les avais vécues.
Mais les connaître ne signifiait pas encore savoir les expliquer.
Les questions des voyageurs m’obligeaient à regarder autrement ce que j’avais toujours eu sous les yeux.
C’est probablement là que ma manière de guider a commencé à se construire.
Ce que les voyageurs regardent
Avec le temps, j’ai compris autre chose.
Un voyageur n’écoute pas seulement ce que raconte son guide.
Il le regarde.

Dans une maison, sur un marché, dans un village ou dans un lieu de culte, les voyageurs ne comprennent pas toujours les mots que nous échangeons avec les habitants.
Mais ils voient les gestes.
Ils entendent le ton d’une conversation. Ils observent la manière dont on salue quelqu’un, dont on entre chez lui, dont on s’adresse à une personne âgée, dont on plaisante ou dont on se tait.
Et ils voient la réaction de celui qui se trouve en face.
Je pouvais apprendre une date, vérifier une information, préparer une explication.
Mais il y avait une autre partie du métier que je ne pouvais pas simplement apprendre dans un manuel.
On peut apprendre un commentaire. Il est beaucoup plus difficile d’apprendre par cœur une manière d’être.
Peu à peu, j’ai compris que guider ne consistait pas seulement à expliquer un pays.
Il fallait aussi permettre la rencontre.

Devenir professionnel
Plus tard, j’ai rejoint comme salarié une entreprise importante du secteur.
J’y ai trouvé un cadre professionnel, une formation interne, des collègues expérimentés et surtout beaucoup de terrain.
Les circuits se sont enchaînés.
L’expérience s’est accumulée.
Puis est venue la formation officielle, avec la certification professionnelle de guide au Vietnam.
Sans l’avoir vraiment décidé au départ, j’étais devenu guide.
C’était désormais mon métier.
Une autre route
Cela ne voulait pas dire que je pensais le faire toute ma vie.
À un moment de mon parcours, les circonstances économiques et familiales, mais aussi l’envie d’essayer autre chose, m’ont conduit à reprendre des études et à envisager une autre voie.
J’ai essayé d’autres projets.
Certains n’ont pas fonctionné.
Il y eut des erreurs, des difficultés, puis une période pendant laquelle je me suis éloigné du monde du tourisme. Il m’arrivait encore de reprendre ponctuellement un circuit pour dépanner un collègue, mais je ne pensais plus vraiment revenir au métier comme avant.
Puis, en 2011, mon téléphone a sonné.
L’appel
L’homme qui m’appelait travaillait dans le tourisme.
Il connaissait mon parcours. À ma surprise, il connaissait aussi mes projets, mes tentatives et certains de mes échecs.
Il me proposait de reprendre les circuits.
J’ai repris la route.
Ce qui aurait pu n’être qu’un retour ponctuel est redevenu une part importante de ma vie professionnelle. Pendant plusieurs années, j’ai été l’un des guides sur lesquels son entreprise s’appuyait régulièrement.
Cet homme est aujourd’hui à la retraite.
Je ne me souviens plus exactement des mots qu’il m’avait dits à l’époque. Mais j’en ai gardé le sens :
Tu peux essayer de quitter ce métier. Mais lorsqu’il est vraiment entré en toi, il finit toujours par te rattraper.
À l’époque, je n’avais peut-être pas accordé beaucoup d’importance à cette phrase.
Aujourd’hui, elle me fait sourire.
Qui choisit qui ?
Je ne pensais pas devenir guide.
Je n’en avais pas rêvé lorsque j’étais jeune.
J’y suis entré par le français, par les circonstances et par les premières routes qui se sont ouvertes devant moi.
Puis les voyageurs ont posé leurs questions.
Ils m’ont obligé à chercher ce que je ne savais pas, mais aussi à regarder autrement ce que je croyais connaître.
Les rencontres ont fait le reste.
Des années plus tard, j’ai essayé de prendre une autre direction.
Et je suis revenu.
Était-ce le hasard ?
Les circonstances ?
Les rencontres ?
Ou simplement une succession de chemins qui, avec le recul, semblent former une histoire ?
Je ne sais pas.
Et après toutes ces années sur les routes, je n’ai peut-être plus besoin de trouver la réponse.
Il me reste seulement cette question :
Est-ce nous qui choisissons notre métier, ou certains métiers finissent-ils par nous choisir ?



