Un soir, à Cát Bà, après le dîner, je suis allé marcher avec un collègue.
Nous avons parlé du métier, simplement : des groupes, des programmes, de situations rencontrées sur le terrain, de choses que l’on essaie et que l’on change parfois avec l’expérience.
À la fin de la promenade, il m’a montré son téléphone.
Il avait enregistré notre conversation pour pouvoir la réécouter plus tard.
Nous nous sommes retrouvés quelque temps après à Sa Pa. Autour d’une bière, la conversation a repris. Il avait encore des questions, j’avais encore des choses à raconter. J’ai parlé un bon moment avant de m’apercevoir qu’il s’était endormi.
Ces échanges entre guides ont toujours fait partie de ma manière d’apprendre le métier. On partage une expérience, on pose une question, on regarde comment fait un autre.
Bien sûr, il y a aussi tout ce que l’on doit apprendre par soi-même : l’histoire d’un pays, les religions, l’architecture, la vie quotidienne, le vocabulaire nécessaire, les itinéraires, la préparation d’une visite.
À mes débuts, réunir tout cela demandait du temps. Je lisais, je prenais des notes, je constituais peu à peu mes propres dossiers. Aujourd’hui, une grande partie de ces informations est accessible en quelques minutes. Les sources officielles et celles des sites eux-mêmes permettent aussi de vérifier, de compléter ou d’actualiser ce que l’on sait.
La facilité d’accès à l’information a changé beaucoup de choses. Elle n’a pas supprimé la nécessité de continuer à étudier.
D’autant qu’un lieu, lui aussi, évolue.
Son organisation change, son parcours parfois, les supports proposés aux visiteurs également. Et surtout, accumuler des informations sur un lieu ne suffit pas à savoir le guider.
Connaître un lieu, savoir le guider
Hỏa Lò me paraît un bon exemple.
On peut avoir beaucoup lu sur son histoire. Une fois sur place, d’autres questions apparaissent. Certains espaces sont étroits, il peut y avoir beaucoup de visiteurs et de nombreux documents sont déjà accessibles au public.
Où parler ? Combien de temps ? Que vaut-il mieux laisser les visiteurs lire eux-mêmes ? Où les retrouver ensuite ?
Ce ne sont pas des connaissances supplémentaires sur Hỏa Lò. C’est une autre partie du travail.
Je me souviens d’une formation suivie il y a longtemps. Nous travaillions directement sur différents sites et chacun guidait à son tour. Le formateur ne regardait pas seulement le contenu de nos explications. Il observait aussi notre allure, notre position devant le groupe, notre voix, notre manière de parler.

Ce regard sur la façon de faire m’est resté.
Mais même une bonne manière de faire ne peut pas simplement être reproduite d’un groupe à l’autre.
Une expérience n’est pas une recette
Pendant une période, un jeune guide m’appelait lorsqu’il rencontrait une difficulté sur le terrain.
Un jour, son groupe suivait un programme qui ne prévoyait pas Phong Nha. Un autre groupe, sur un itinéraire proche, avait proposé cette visite en option, moyennant un supplément. Ses voyageurs avaient commencé à comparer.
Pourquoi eux et pas nous ?
Il était contrarié. Il avait l’impression d’avoir moins bien fait son travail.
Pourtant, la question n’était pas seulement de savoir si Phong Nha méritait une visite.
Il fallait regarder la journée entière : l’heure de départ, la route supplémentaire, la fatigue, ce qui était prévu avant et après, l’intérêt du groupe et les conditions dans lesquelles cette visite pouvait être ajoutée.
Puis il fallait pouvoir expliquer ce choix aux voyageurs.
Ce qu’un autre guide avait fait avec son groupe n’était pas automatiquement la bonne décision pour le sien.
Les groupes n’ont ni les mêmes connaissances, ni les mêmes centres d’intérêt, ni le même rythme. L’âge, les attentes ou le contexte culturel peuvent aussi changer la manière dont une proposition est reçue.
On peut raconter une expérience et expliquer pourquoi on a fait un choix.
L’autre guide doit encore regarder les voyageurs qu’il a devant lui.
C’est aussi pour cela que les échanges entre professionnels m’intéressent toujours. Je n’y cherche pas une manière de faire à reproduire, mais ce qu’il y a derrière cette manière de faire, puis je vois comment cela peut s’accorder avec ma propre façon de travailler.
Apprendre de ceux avec qui l’on travaille
Il m’arrive encore de demander conseil à quelqu’un qui connaît mieux que moi une route, un programme ou une situation particulière. À d’autres moments, c’est moi que l’on appelle.

Et les échanges ne se font pas seulement entre guides.
J’ai beaucoup appris aussi en travaillant avec des tour leaders et des accompagnateurs étrangers. Ils avaient leur manière de tenir un groupe, leur langage, leurs habitudes de travail, nourris eux-mêmes par les nombreux guides avec lesquels ils avaient travaillé. De notre côté, nous connaissions le terrain sur lequel nous les accompagnions.
Dans les voyages où plusieurs guides travaillent ensemble, cela devient encore plus visible. Chacun arrive avec sa manière de faire, mais il faut aussi former une équipe : répartir les rôles, faire circuler les informations, coordonner le rythme du groupe, résoudre ensemble les problèmes qui apparaissent.
On observe alors beaucoup les autres.
Et en expliquant sa propre manière de faire, on est parfois obligé de la regarder soi-même autrement.
Pourquoi ai-je fait ce choix ? Qu’est-ce qui a fonctionné ? Est-ce que je procéderais exactement de la même manière aujourd’hui ?
Une expérience vécue devient une matière que l’on regarde une deuxième fois.
Partager son expérience, c’est aussi continuer à apprendre.
Trouver sa manière de faire
On peut transmettre des connaissances. Beaucoup de techniques peuvent être montrées, essayées et corrigées. Une entreprise peut fixer un cadre, organiser des formations et créer des occasions pour que les guides échangent sur des situations réelles.
Tout cela compte.
Mais au fil du temps, chacun construit aussi quelque chose de plus personnel.
Pas seulement une manière de parler devant les voyageurs, mais une manière de préparer son travail, de travailler avec les autres, de réagir lorsqu’un problème arrive, de reconnaître ce que l’on ne sait pas encore. Une manière aussi de regarder le groupe que l’on accompagne avant de décider ce qui lui convient.
C’est peut-être là que se construit ce que j’appellerais l’attitude au travail.
Elle se nourrit de ce que l’on a appris, de ceux que l’on a observés et du milieu dans lequel on travaille. Puis, peu à peu, elle devient une manière personnelle d’exercer son métier.
Il m’est arrivé plusieurs fois, au Văn Miếu ou au Musée d’Ethnologie de Hanoï, de remarquer de jeunes guides ou des étudiants qui restaient à proximité de mon groupe.
Ils écoutaient discrètement.
Je ne sais pas ce qu’ils ont retenu. Peut-être une information, une manière d’expliquer, ou simplement quelque chose qu’ils auraient envie d’essayer à leur tour.
Cela me ramène au téléphone qui enregistrait notre conversation à Cát Bà.
On peut écouter. Prendre des notes. Poser des questions. Suivre une formation. Partager une expérience.
Mais ensuite, il faut retourner sur le terrain.
Regarder les voyageurs que l’on a devant soi.
Adapter ce que l’on a appris.
Et continuer à apprendre.
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