Je connaissais déjà Nậm Hồng.
J’y étais venu plusieurs fois. Comme souvent dans mon métier, j’étais arrivé, j’avais accompagné des voyageurs, puis j’étais reparti.
Mais cette fois-là, quelque chose allait rester.
J’étais revenu à Hoàng Su Phì avec Denis et quelques amis qu’il avait invités à découvrir le Vietnam. Denis, je le connais depuis 2001. Il faisait partie de ces voyageurs rencontrés un jour presque par hasard et qui, avec les années, sont devenus des amis.
C’est peut-être aussi pour cela que j’avais envie de leur faire découvrir Nậm Hồng autrement.
Après une première journée dans le village, j’avais longuement parlé avec Phẫu — anh Phẫu, comme je l’appelais naturellement en vietnamien.
Anh est une manière courante de s’adresser à un homme avec proximité et respect. Un petit mot que l’on place devant le prénom et qui, en vietnamien, dit déjà quelque chose de la relation.
Je le connaissais déjà un peu. Mais ce soir-là, en l’écoutant raconter son village, les plantes, la forêt, les habitudes des habitants, je me suis dit qu’il y avait là beaucoup plus à découvrir qu’un simple chemin de randonnée.
Phẫu était de ceux qui connaissent leur territoire parce qu’ils y vivent.
Il était apprécié des habitants, qui lui faisaient confiance, et il prenait volontiers le temps de partager ce qu’il savait.
Le lendemain matin
Après le petit déjeuner et quelques tasses de thé Shan tuyết préparé sur place, nous avons repris le programme que nous avions imaginé la veille.
Une partie du groupe préféra profiter tranquillement du village.
Philippe, lui, partit avec moi.
Et Phẫu nous ouvrit le chemin.
Au début, nous avons marché entre les rizières.
Puis le chemin est passé devant quelques cultures. Phẫu s’arrêtait, montrait une plante, expliquait son usage.
Ici, un thanh long — le fruit du dragon, aussi appelé pitaya. Plus loin, des théiers.

Peu à peu, les cultures ont laissé place aux collines, à la forêt et aux sentiers.
Nous avons marché jusqu’à une cascade.
Mais ce dont je me souviens le mieux n’est pas vraiment la destination.
C’est le chemin du retour.
Savoir lire un territoire
Dans une bambouseraie, Phẫu s’est arrêté.

Il nous a montré plusieurs bambous. Il expliquait comment reconnaître certaines variétés, comment observer leur âge à travers leur couleur, leur aspect, leur place dans la forêt.
Je regardais les mêmes tiges que lui.
Mais je ne voyais pas la même chose.
Puis il nous a parlé des plantes médicinales que les Dao rouges utilisent notamment pour préparer leurs bains traditionnels.
Nous avancions lentement.
Parce qu’à chaque fois que Phẫu s’arrêtait, quelque chose que nous aurions probablement traversé sans le voir devenait intéressant.
Un bambou.
Une feuille.
Une plante au bord du chemin.
Je connaissais Hoàng Su Phì. J’y étais déjà venu.
Mais Phẫu savait lire ce territoire d’une manière que je ne pouvais pas lire seul.
Et cela ne me gênait nullement.
Au contraire.
Avec les années, le métier de guide m’a appris une chose : il ne faut pas toujours être celui qui parle.
Il faut aussi savoir reconnaître celui qui sait.
Un trésor vivant
Il existe des connaissances que l’on trouve dans les livres.
Et puis il y en a d’autres qui vivent encore dans les gestes, dans les habitudes, dans une manière de regarder une plante, une couleur, une montagne ou un chemin.
Elles se transmettent parce que quelqu’un les a apprises avant nous et prend encore le temps de les montrer.
Ce jour-là, en marchant avec Phẫu, je pensais à cela sans forcément mettre encore des mots dessus.
Aujourd’hui, je dirais simplement qu’il fait partie de ces personnes que j’aime considérer comme des trésors vivants.
Pas parce qu’elles savent tout.
Mais parce qu’elles portent une connaissance intime d’un lieu, acquise en y vivant.
Nous avons terminé cette marche beaucoup plus simplement.
Avec quelques canettes de bière.
Nous avons bu, parlé encore un peu, ri probablement davantage que nous n’avions besoin d’expliquer.
Puis nous nous sommes quittés.

Par la suite, lorsque je suis revenu dans la région et que j’en ai eu l’occasion, j’ai souvent demandé Phẫu.
C’était devenu naturel.
Je savais avec qui j’avais envie de marcher.
Ceux avec qui l’on marche
Un paysage peut être magnifique.
On peut le photographier, le traverser, revenir plusieurs fois et croire qu’on commence à le connaître.
Puis un jour, quelqu’un s’arrête devant une plante que l’on n’aurait pas remarquée.
Il montre une couleur.
Il raconte un geste.
Et le paysage change.
Après toutes ces années de métier, je ne crois plus qu’un guide doive toujours marcher devant.
Il doit parfois savoir s’arrêter.
Écouter.
Et reconnaître celui avec qui il vaut mieux marcher.
Certains paysages sont beaux à regarder.
Ils deviennent inoubliables grâce à ceux avec qui on les traverse.



