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Pourquoi les Vietnamiens aiment-ils s’asseoir si bas ?

Il y a une question que j’entends presque à chaque fois que je fais découvrir Hanoi à des voyageurs.

Elle arrive rarement devant un monument.

Elle vient plutôt au détour d’une rue, devant un café, à côté d’un petit restaurant, près d’une vendeuse ambulante ou d’un quán trà đá.

Le voyageur regarde autour de lui, puis finit par demander :

— Pourquoi les Vietnamiens aiment-ils s’asseoir si bas ?

Je connais bien cette question.

Dans le vieux quartier de Hanoi, les occasions de la poser ne manquent pas. Rue Đinh Liệt, autour de la cathédrale, à Tô Tịch, Phùng Hưng… quelques petits tabourets suffisent pour faire apparaître un café ou un endroit où manger.

Parfois, le tabouret est tellement bas que certains voyageurs hésitent même avant de s’y asseoir.

Les premières réponses

Pendant longtemps, j’ai répondu comme répond un guide.

Les maisons et les commerces sont souvent étroits, surtout dans les quartiers anciens. L’espace intérieur est précieux. Une partie de la vie déborde donc naturellement vers l’extérieur.

Pour les petits commerces, quelques tabourets et une table basse permettent aussi de travailler avec peu de moyens. Tout est simple, peu coûteux et surtout facile à déplacer.

À Hanoi, un petit café de trottoir peut presque disparaître en quelques instants.

On empile les tabourets.
On pousse la table.
On range quelques affaires.

Puis la vie reprend sa place.

Toutes ces explications sont justes.

Mais avec les années, j’ai compris qu’elles ne répondaient pas complètement à la question.

Une question qu’on ne pose pas toujours

Il y en a une autre que les voyageurs ne formulent pas forcément.

Parfois, je la lis simplement dans leur regard.

Si près du sol, au bord du trottoir, entre les passants et les motos…

Est-ce vraiment propre ?

Et surtout :

Les gens acceptent de manger et de boire comme ça ?

Cette dernière question m’intéresse particulièrement.

Car ce qui semble être quelque chose à « accepter » pour celui qui vient d’arriver ne l’est pas forcément pour celui qui a grandi ici.

Pour lui, cela peut être simplement une habitude.

Une manière de vivre parmi d’autres.

Bien avant les tabourets en plastique

Cette proximité avec le sol ne commence d’ailleurs pas sur les trottoirs de Hanoi.

Dans les familles vietnamiennes, lorsqu’il y a beaucoup de monde pour un repas ou une fête, il arrive encore que l’on déroule une natte et que tout le monde s’installe pour manger.

Les maisons ont changé. Les sols sont aujourd’hui bien différents de ceux de mon enfance. Les habitudes évoluent aussi.

Mais certains gestes restent.

Quand j’étais petit, mon frère aîné m’emmenait parfois voir une projection de cinéma à la maison communale du village.

Nous partions chacun avec notre petit tabouret en bambou à la main.

À cette époque, évidemment, je ne me demandais pas pourquoi nous nous asseyions si bas.

C’était simplement ainsi.

Aujourd’hui encore, dans les écoles vietnamiennes, lors des rassemblements dans la cour, on voit des rangées d’élèves assis sur de petits tabourets.

Entre les deux, le Vietnam a énormément changé.

Mais le petit siège, lui, n’a jamais vraiment disparu.

S’asseoir dans la vie des autres

Ce matin encore, je suis allé boire un thé dans un petit quán trà đá au début de ma rue.

Je connais bien le patron. J’y viens depuis longtemps.

Il nous arrive de parler.

Il nous arrive aussi de ne rien nous dire.

Je commande mon verre de thé, je m’assois sur un petit tabouret et je regarde simplement la vie passer autour de moi.

Car on ne vient pas au trà đá parce qu’on manque de thé chez soi.

Presque toutes les familles vietnamiennes en ont à la maison. Chez moi aussi, j’en ai plusieurs sortes, bien meilleures que le thé très simple que l’on me sert ici.

Si je viens, c’est pour autre chose.

Pour être dehors.

Pour voir passer les gens.

Pour entendre une conversation.

Parfois pour y participer.

Parfois simplement pour rester là.

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Parfois, on vient simplement s’asseoir.

Au trà đá, toutes sortes de gens s’arrêtent et toutes sortes d’histoires passent avec eux.

Certains jours, une conversation commence.

D’autres jours, rien ne se passe.

Et ce rien fait aussi partie de la vie du trottoir.

On ne vient pas seulement au trà đá pour boire du thé.

On vient s’asseoir un moment dans la vie des autres.

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Quelques tabourets suffisent parfois pour faire d’un bout de trottoir un lieu de rencontre.

À la même hauteur

Autrefois, dans certaines familles très traditionnelles, la place où l’on s’asseyait pouvait aussi dire quelque chose de la place que l’on occupait dans la famille.

Les hommes, les anciens ou les invités pouvaient avoir les places les plus honorables. Femmes et enfants n’étaient pas toujours installés de la même manière.

Sur le trottoir, autour d’un verre de trà đá, quelque chose devient plus simple.

Les tabourets se ressemblent.

Et tout le monde se retrouve presque à la même hauteur.

Les personnes qui s’y arrêtent peuvent avoir des métiers, des revenus ou des vies très différents.

Pendant quelques minutes, pourtant, elles partagent le même petit morceau de trottoir.

Peut-être est-ce aussi pour cela que j’aime ces endroits.

Ce n’est pas seulement le tabouret

Après toutes ces années à répondre à la même question, je ne suis donc plus certain que les Vietnamiens « aiment s’asseoir si bas ».

Peut-être que le voyageur remarque simplement d’abord l’objet le plus visible.

Le petit tabouret.

Moi, aujourd’hui, je regarde davantage l’espace qui se crée autour de lui.

Un bout de trottoir.

Quelques dizaines de centimètres de plastique.

Un verre de thé.

Deux personnes qui parlent.

Une autre qui ne dit rien.

Et soudain, pour un moment, cet endroit devient un lieu.

La prochaine fois qu’un voyageur me demandera :

— Pourquoi les Vietnamiens aiment-ils s’asseoir si bas ?

Je lui donnerai sans doute encore quelques explications.

Puis je lui proposerai peut-être simplement de s’asseoir.

Parce que certaines réponses se comprennent mieux à la hauteur d’un petit tabouret.

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